Comment j’ai atterri dans l’escalier de Notre-Dame de Paris.
Des méandres de l'underground à l’un des monuments les plus visités au monde
OK, je viens de perdre ma ‘“Street Cred”, mais l’aventure était trop singulière pour ne pas la tenter…
Comment passe-t-on d’une vie d’artiste underground à celle de compositrice d’un parcours sonore pour l’un des monuments les plus visités au monde?
C’est un peu comme passer d’un concert confidentiel dans une vielle cave moite à une prestation devant 1400 personnes par jour (nombre de visiteur.e.s dans les tours de Notre-Dame de Paris). Vertige garanti. J’aimerais partager ici le récit d’une aventure artistique, humaine et institutionnelle où se mêlent hasard, synchronicités, aléas intimes, émerveillements stellaires et contraintes on ne peut plus terrestres. Avec une côte cassée, des douches anti-plomb, des surprises musicales et des pins mystiques.
Jamais je n’aurais imaginé les traversées en dent de scie de ces derniers mois: quitter (brièvement) une trajectoire d’artiste underground laborieuse pour devenir la compositrice du premier parcours sonore (pérenne) des tours de Notre-Dame. Ce monument attire chaque jour des dizaines de milliers de visiteurs (un flux continu d’humanité qui ne peut laisser place à l’improvisation.) Je me suis retrouvée au cœur de cette expérience secouée, transformée, et parfois dépassée par l’ampleur du projet.
Trente ans à composer, performer, expérimenter dans les méandres du son m’ont préparée à bien des défis, mais intégrer la musique contemporaine au cœur d’un patrimoine aussi emblématique relevait de l’ascension d’une falaise sans cordes. Saluons le Centre des Monuments Nationaux qui a fait le pari de la modernité (dans la foulée de la cérémonie des J.O.s 2024), en ouvrant cette brèche sonore aux formes contemporaines, et, par ricochet, m’a offert un terrain de jeu vertigineux.
Photo : Laurent François
S’il faut remonter le fil des évènements, tout commence en avril 2019. Alors en résidence à l’EMS, à Stockholm, je bois mon café lors d’une pause « fika » quand d’autres artistes présent.e.s dans les studios se ruent vers moi, journal en main : Notre-Dame est en flammes, les titres en suédois rendent la nouvelle d’autant plus irréelle. Comme pour le 11 septembre 2001, ce sentiment d’assister à la destruction d’un pan d’histoire collective me sidère. Inutile d’être catholique, pour ressentir qu’une cathédrale qui s’effondre, tout comme des bouddhas détruits, ce n’est pas seulement de la pierre, c’est aussi une part d’histoire collective, de savoir-faire ancestral, de fulgurance humaine et d’aspiration à la transcendance qui disparait. À ce moment-là, je ne le sais pas encore, mais cet incendie allumera la mèche d’un enchaînement à la Fischli & Weiss.
En juillet 2024, je suis dans les affres d’une rupture, du désespoir face aux guerres et génocides, à l’écologie sacrifiée, aux violences du monde, en pleine phobie sociale... Plutôt que me dorer la pilule sous le soleil brûlant de mon sud natal, j’ai pris la direction de l’Estonie, vers la fraicheur et le calme du Centre Arvo Pärt. niché dans une pinède de la péninsule de Laulasmaa, sur la côte du Golfe de Finlande, un grand bras de la mer Baltique. Sur la plage avoisinante réputée pour ses “sables chantants”, les enfants jouent avec des méduses lune aux anneaux roses... Je viens chercher là, ce qui, selon Cynthia Fleury, ne s’achète pas…
Hasard ou providence, j’y partage une résidence avec l’autrice espagnole Elena Medel, et rencontre… Arvo Pärt lui-même, 88 ans, dans son jardin. Il me tient longuement la main et me montre des pins de formes disparates en disant dans un anglais hésitant : «Ils ont l’air différents mais sont réunis par l’amour.» Une métaphore botanique bienvenue.
Des instants sereins dans sa petite chapelle orthodoxe ou sa bibliothèque qu’il a léguée au Centre, le documentaire sur sa vie d’artiste résistant, cette longue poignée de main, ces phrases simples m’ont émues. J’y ai senti la fluidité des cycles de création et destruction, comme un miroir de l’univers. Pärt a cessé 8 ans de composer, attendant l’évidence. Ce passage chez lui a réenclenché mon moteur intérieur.
Quelques jours plus tard, je tombe et me casse une côte. Peu importe, le corps et l’esprit connaissent le chemin de la guérison, patience…
Je compose alors une pièce éléctroacoustique, qui mèle synthés modulaires et field recordings, Indian Summer Fear Walking, une forme d’exutoire.
C’est à travers un échange sur un livre d’entretiens avec Pärt, traduit par David Sanson, que le fil devient toile. Quelques mois plus tard, en effet, David, directeur artistique de l’Abbaye de Noirlac, m’invite à répondre à un appel à projet : créer un parcours sonore pour la tour nord de Notre-Dame. Coïncidence? Peut-être. Ou alors la logique mystérieuse des synchronicités que je note sur un journal depuis mes années aux Beaux-Arts de Chelsea, à Londres.
Je fais donc partie des dix artistes sélectionné.e.s, 5 femmes / 5 hommes. Le cahier des charges? Une équation quasi insoluble: contraintes acoustiques, dispositif de sonorisation inconnu, flux de visiteurs multiculturels, respect d’un édifice millénaire et d’une symbolique universelle. Finalement, un jour de février 2025, j’apprends que mon projet a été retenu. J’avoue, j’ai pleuré. Après de si longues années de pratique, c’était une reconnaissance inattendue qui a eu raison de ma pudeur. A l’instar d’une Katie Ledecky sur son podium. J’ai pensé aux compositeurs historiques qui avaient pu entendre leurs œuvres à plein volume dans la nef. Une compositrice allait investir discrètement les tours d’une Dame.
En résidence de création à Noirlac, notamment accompagnée par sa directrice, Elisabeth Sanson, et le compositeur associé aux studios, Jean-Christophe Désert, j’ai dû apprivoiser de manière abstraite l’acoustique capricieuse de la tour nord : bande passante réduite, basses bourdonnantes, passages étroits, outil de diffusion instable, de type P.A. Impossible d’investir l’espace avec les nappes sonores complexes que j’affectionne. J’ai donc opté pour un minimalisme tintinnabulant, à la mode de Pärt. Dans la salle du beffroi, quatre canaux m’ont cependant permis de créer un vent “cosmique”, ponctué de rémanences timbrales de cloches (clin d’oreille aux débuts de la Musique Concrète), le tout en quadriphonie. C’est le prélude à la composition mais aussi la partie qui correspond le mieux à mes marottes musicales, le mouvement, la spatialisation et la granulation. Toutefois, pour ménager les agents en poste dans cette salle, le son s’accordera à la retenue.
L’escalier en colimaçon de la tour nord, descendu en trois minutes par les visiteurs pour cause de jauge serrée, est devenu un théâtre sonore rythmé en quatre mouvements mono (céleste/liturgie/verbe/bâtir), un bruissement les traversant de haut en bas (l’esprit), et en clôture une improvisation chantée avec les hirondelles dans l’abbatiale vide et résonnante de Noirlac. Une phrase m’est venue spontanément, simple, viscérale, alors que j’enregistrais cette séquence, de bon matin, dans une sorte de transe : «J’entends ton cœur/chœur.» Elle conclut le parcours comme un message codé.
Travailler dans un monument classé, c’est aussi composer avec les normes, les équipes techniques, la sécurité, et le volume sonore autorisé. J’aurais rêvé d’une immersion totale, mais il a fallu respecter la subjectivité de tous et toutes : publics divers, gardien.ne.s, institutions. Contrairement à des expériences plus puissantes où le son traverse le corps, comme des concerts sur l’acousmonium du GRM, à Radio France, ma présence ici sera donc subtile. Un souffle…
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Pendant l’été, il s’agissait de patienter et laisser le projet décanter.
En Bretagne, je me suis jetée à l’eau, littéralement. Moi qui craignais la mer, j’ai nagé des kilomètres, dans les ondes libres de Quiberon, puis de Cancale, bien accompagnée. L’expérience d’avancer, portée par les courants, de crapahuter sur des rochers tranchants, descendre à pic vers une plage secrète, ramper dans la boue de l’estran et composer avec mes peurs (à défaut de les vaincre), m’a semblé résonner avec ce projet monumental. Comme si le corps mis à l’épreuve se préparait somatiquement aux défis institutionnels et artistiques.
Puis vint l’ouverture. Une semaine en tornade, faite d’interviews, de questions parfois brillantes, parfois hors sujet, d’inaugurations en grande pompe. Expliquer en cinq minutes la portée d’une œuvre pensée pour parler à des millions de visiteurs, n’est pas chose simple. Certains journalistes et “officiels” ont saisi et adhéré à l’intention inclusive du projet, d’autres non. Idem pour le public qui prend le relais et dévalera parfois l’escalier sans prêter attention au son. Je dois apprendre à lâcher prise: tout ne peut être expliqué, justifié, forcé.
L’oeuvre poursuit son chemin, traversée par des sensibilités multiples avec leurs histoires et le prisme singulier de leur écoute. Même si je suis engagée pour 10 ans, rien n’est vraiment pérenne mais les souvenirs de ces quelques mois me propulsent dans d’autres imaginaires : les artisans harnachés à la “forêt” de poutres, les compagnons charpentiers, l’ascenseur sur un échafaudage brinquebalant qui monte à 60 mètres, le protocole de décontamination du plomb qui exige de prendre plusieurs douches dans l’édifice, la vue depuis la galerie des chimères un matin d’hiver, les benjamines et les bourdons, imposants et assourdissant… Ces instants, et bien d’autres resonneront, quoi qu’il advienne.
Photo : Laurent François
Pour reprendre les mots et la pensée non-dualiste de Nisargadatta Maharaj
«La sagesse me dit que je ne suis rien. L’amour me dit que je suis tout. Entre les deux, ma vie s’écoule.»
Cette expérience a été une traversée initiatique, une transfugation de classe, un croisement improbable entre radicalité, consensualité, hasard, mystère, libre pensée et institutions. Qu’en ai-je appris? Que même une côte cassée en Estonie, un chant improvisé avec des hirondelles ou un pin aux formes étranges peuvent ouvrir les portes secrètes d’une cathédrale mythique et d’écoutes sensibles.
Souffles et Scories s’écoute dans la salle du beffroi et l’escalier de la tour nord qui descend vers la rue, à la fin du Circuit des tours de Notre Dame de Paris (16€)
L’ascension au sommet de la tour Sud est une expérience sportive.
• 424 marches en montée, 69 mètres de hauteur
• Certains passages sont étroits (45 cm) et bas de hauteur (nécessité de se baisser)
Le circuit ne dispose pas d’ascenseur, de point d’eau, de sanitaires
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